Camille M. PARK

Introduction, Camille Mercandelli-Park


Après une spécialité peinture aux Beaux-Arts de Valence, puis une maîtrise d’arts plastiques à l’Université de Paris 8, je me dédie aujourd’hui, à mes créations artistiques en explorant différents médiums : aquarelle, gouache, encre de chine, céramique et plus récemment la laque. J’exerce également comme professeur d’Arts plastiques dans un service de cancérologie pédiatrique.

J’ai commencé il y a quelques années à réaliser un journal dessiné, véritable miroir de mes émotions et de mon ressenti physique au quotidien. Pendant plusieurs années, j’ai exploré et dessiné mes impressions, curieuse des échanges et des dialogues qui s'exercent entre le corps et l’esprit, entre le monde extérieur et notre microcosme organique. Mon travail ces cinq dernières années a pris une teinte différente du fait de ma présence en tant qu’Artiste intervenante dans un service de cancérologie pédiatrique.

La notion de temps s’est imposée naturellement avec son répertoire riche et complexe : fugacité de l’instant présent, mystère de la mémoire et force de l’imaginaire. Saisir et animer la dualité de cette beauté du vivant dans sa fragilité et dans sa puissance, sous la forme d’une “mise en culture de la peinture” a toujours été au cœur de mon processus artistique. Il s’est toutefois trouvé décuplé du fait de cette nouvelle expérience et a donné un nouvel éclat à mes deux dernières séries : Cristallisations et Laques.

Images du passé et du présent se télescopent sur internet. Au milieu de ce flux, ces portraits inconnus m’interpellent comme autant de témoins de l’Histoire de l’art. J’engage avec eux un nouveau dialogue et leur redonne une substance à l’instar du processus chimique de cristallisation, qui transforme un corps liquide ou gazeux en une formation naturelle ou artificielle de cristaux. J’éveille des souvenirs enfouis. Je réinterprète. Ces portraits imprimés et figés, deviennent tout à coup par une accumulation de gestes sur la surface du papier, comme irrigués par capillarité dans un fourmillement fluide d’encre de chine, de gouache et d’aquarelle.

Aujourd’hui j’utilise également la laque dans mon processus de création (dont j’ai pu apprendre la technique lors d’une résidence en Corée du Sud) car je peux ainsi m’exprimer avec une matière organique, un élément naturel qui se transforme, s’oxyde pendant plusieurs mois avant de se stabiliser. C’est aussi pouvoir fusionner avec l’énergie du vivant pour créer, puisqu’elle est la résine issue de la sève d’un arbre. Le noir miroir rehaussé d’incrustations de nacre, autre merveille de la nature, invite à de nouvelles explorations entre constellations, mondes oubliés ou enfouis dans les mystères de notre mémoire.

Camille Mercandelli-Park, 2019.





Texte de Véronique Pittolo, écrivain et poète

Choisis tes figures plutôt délicates que sèches et ligneuses. (*)

Subtil et discret, l’univers créatif de Camille Mercandelli-Park propose un espace mental singulier : sous le signe du journal intime, elle réalise une œuvre par jour depuis 2005 qu’elle poste sur un site *1. Ces petits motifs, parfois inachevés, relèvent d’une attention portée à la fragilité et à la matérialité du vivant.

Le moteur principal de ce travail est le dessin, un dessin ductile qui ouvre une multiplicité d’interprétations : la figure flotte, les contours tremblent, les notions d’éloignement et de proximité sont incertaines, si bien que ces échantillons de figures géographiques, géologiques, organiques, à demi tracées, évanescentes, malgré la rigueur quotidienne du journal, s’inscrivent dans un temps non chronologique, selon l’expression de Robert Filliou : le temps émotionnel pour assimiler chaque leçon de la vie.*2. En effet, nous sommes face à des états d’humeur changeants, comme si se matérialisait sous nos yeux la mélancolie, la rêverie, sous la forme, par exemple, d’un petit brouillard noir au-dessus d’une tête, ou d’un corps légèrement penché. A rebours d’un sens univoque, ces petites œuvres proposent une diversité de lectures : fragments remémorés de gravures anciennes (jardins, montagnes, profils), flux sanguin, artériel, ou encore réseau chaotique de galaxies miniatures. Une physique de l’espace se déploie, dans une hybridation onirique qui évoque également l’iconographie fantastique de la bande dessinée (Möebius).

Cet univers se présente comme inventaire poétique, une prolifération joyeuse.

Léonard de Vinci voyait dans l’anfractuosité d’un mur une image suggestive née du hasard (taches, lézardes, nuages), des esquisses embrouillées, des analogies secrètes, des figures adoucies. Camille Park aurait-elle inconsciemment suivi ce penchant à la rêverie, en dressant ses minuscules topographies, en dessinant à sa manière l’histoire naturelle de ses émotions, en collectant ces motifs déconcertants (montagnes, globes, zones industrielles miniatures, larmes) ? Si elle recourt à un dispositif académique – le Tondo Renaissance – c’est pour détourner sa fonction religieuse au profit d’une figuration clinique (motif organique en expansion).

Les motifs traditionnels de la peinture sont transformés, un paysage de montagne prend la sinuosité d’un muscle sur une planche d’anatomie, à l’aquarelle, à l’encre, et interroge le regardeur : lorsque je vois courbe d’un électrocardiogramme, les territoires instables d’une échographie, est- ce de l’art ? De la peinture ? Seulement de la médecine ? Une cicatrice peut-elle être belle ? Camille Park appartient à une génération d’artistes qui renoue avec les plaisirs de la matière, du dessin, avec les mediums traditionnels (aquarelle, encre), qui a dépassé la question du tableau sans passer par la case obligée de la vidéo ou du tout virtuel. Née avec le numérique, sans pratiquer un art digital, elle utilise le Web comme outil de transmission et d’exposition (www.camiko.wordpress.com).

A une époque où prolifèrent des installations aux couleurs néons issues du numérique, elle pratique un art discret, exigeant comme un poème. Son art est à la peinture ce que le poème est au roman : un langage minimal qui s’exprime avec une économie de moyens. Car, en effet, qu’est-ce qui vaut la peine d’être représenté aujourd’hui ? On vit, on meurt, on aime, dans un espace quadrillé, découpé, bariolé, avec des zones claires et sombres des différences de niveaux des régions dures et d’autres friables *3

Camille M.Park traverses les zones balisées de la représentation, elle perturbe les différences d’échelles, rapproche le lointain et ouvre la surface à la profondeur, et ce, pour notre plus grand bonheur.

Véronique Pittolo, 2016.

* Léonard de Vinci, Traité de la peinture, 1651.

*1 www.camiko.wordpress.com

*2 Robert Filliou, Enseigner et apprendre, éd Archives Hossmann, 1998.

*3 Michel Foucault , Les Hétérotopies, Dits et Ecrits, 1984.

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